Quelque chose en moi a été touché; une pente s’est formée et me voici contraint d’écrire. » C’est ainsi que fut écrit le chapitre « Pensées tardives », où se trouvent ses idées les plus profondes, celles qui visent les horizons les plus lointains.
Or le destin veut – comme il l’a toujours voulu – que dans ma vie tout ce qui est extérieur soit accidentel et que seul ce qui est intérieur ait une valeur substantielle et déterminante. C’est ainsi que tout souvenir d’incidents extérieurs s’est estompé; peut-être aussi ces derniers n’ont-ils jamais été l’essentiel ou ne l’ont été que dans la mesure où ils coïncidaient avec des phases de développement intérieur. Un nombre infiniment grand de ces manifestations "extérieures” ont sombré dans l’oubli, précisément parce que, comme il me semblait alors, j’y participais de toutes mes forces. Or, ce sont ces épisodes extérieurs qui rendent une biographie compréhensible: personnes que l’on a rencontrées, voyages, aventures, difficultés de tous genres, complications, coups du destin et d’autres faits. Á peu d’exceptions près, tout cela a été métamorphosé, à la limite de mes souvenirs, en images-fantômes qui ne peuvent plus donner d’envolée à mon imagination, ni la raviver. Combien plus vivace et coloré est demeuré le souvenir de ce que j’ai vécu intérieurement.
J’ai parlé avec de nombreux hommes célèbres de mon époque, avec les grands de la science et de la politique, avec des explorateurs, des artistes, des écrivains, des princes et des financiers éminents, mais, sincèrement, je dois dire que peu de ces rencontres ont constitué pour moi un événement marquant. Nous étions comme des vaisseaux qui se saluent en haute mer, abaissant chacun son pavillon. Le plus souvent, ces personnalités avaient quelque requête, quelque problème à me soumettre dont je ne puis et ne dois faire mention. Ainsi, il ne m’en reste aucun souvenir, malgré leur importance aux yeux du monde. Ces rencontres n’eurent pas de relief spécial, elles pâlirent rapidement et restèrent sans conséquences profondes. Quant aux relations qui m’étaient chères et qui me revenaient à l’esprit comme des souvenirs des temps lointains je ne puis en parler : elles étaient non seulement ma vie la plus profonde, mais aussi la leur. Il ne m’appartient pas d’ouvrir aux regards du monde ces portes à jamais fermées.
J’ai préservé ce matériel durant toute ma vie sans jamais vouloir le révéler au public, car à son propos on est encore plus vulnérable qu’au sujet des autres livres. Je ne sais si je serais déjà assez loin de ce monde pour que les flèches ne m’atteignent plus et si je pourrais supporter les réactions négatives. L’incompréhension et l’isolement où l’on tombe lorsqu’on exprime ce que les hommes ne comprennent pas m’ont causé assez de souffrances.